dimanche 25 mai 2008
Retour de l’être aimé (Place de la Bastille, Paris, 15 mai)

C’est à la marge d’une manifestation Place de la Bastille. Sur une piste cyclable, des tracts d’un genre nouveau : le mini tract. Il présente plusieurs avantages : plus économique en terme de fabrication que le tract classique, il peut en outre être facilement dispersé en pluie de confettis festive lors d’une manif. Très certainement ce qui s’est passé ici.
L’inconvénient majeur du mini-tract réside cependant dans la place restreinte laissée au message revendicatif qu’il doit porter. Il convient donc d’être synthétique. Tout dire en un minimum de mots : Services publics / Travail / Emploi / Statuts / Salaires / Retraites. Qu’est-ce qu’il manque ? Rien. Mais alors vraiment rien. Ça fait beaucoup de choses tout de même non ?
Impossible de ne pas faire le lien avec les annonces des marabouts, d’un format à peine plus grand et aux promesses exhaustives distribuées à la sortie du métro Barbès. Réussite aux Examens, désenvoûtement, retour de l’être aimé, paiement après résultats. Voilà qui eut été chic sur ce tract d’un syndicat du ministère des finances : paiement après résultats.
mardi 6 mai 2008
Contactologie (18 novembre 2007,rue des amandiers, Paris XXe)

La Ressemblance par contact, dernier opus de Georges Didi-Huberman, dissèque, analyse, conceptualise sur l’empreinte, ses significations et ses apparitions dans l’art. Tout cela est très brillant mais ne m’apporte aucune réponse quant à la nature de mes empreintes de feuilles.
Résumons : un jour d’automne, des feuilles sur un trottoir. Rien à redire là-dessus. C’est la saison. Le lendemain, plus de feuilles sur le trottoir mais en guise de survivance, ces empreintes qui disparaîtront à leur tour au bout de plusieurs jours. Très mystérieuses feuilles spectrales. Très précises, précieuses et éphémères empreintes.
Au début du mois d’avril dernier, la vénérable maison Sotherby’s a retiré d’une vente pour complément d’expertise une image qui pourrait bien bouleverser tout ce que l’on sait de l’histoire de la photographie. Car excusez du peu, cette image pourrait bien être la plus ancienne photographie connue à ce jour. Très précisément, il s’agit d’un dessin photogénique, empreinte obtenue par contact d’un objet sur une surface sensible. On estime que la feuille d’arbre ainsi reproduite aurait plus de deux siècles. Vertigineux mais toujours aucune explication pour mes empreintes de feuilles très photogéniques.
lundi 28 avril 2008
Vive la mariée ! (Paris, marie du XXe. 5 avril)

Un samedi matin pluvieux. Frileux. À la mairie du XXe, la saison des mariages a commencé. Ambiance Las Vegas avec engagements pour la vie à la chaîne. On fait la queue pour passer devant madame le maire. On fait la queue pour immortaliser le moment sur les marches de l’escalier d’honneur où un rayon de soleil a eu le bon goût de se faufiler au milieu des nuages de ce printemps pluvieux. En vrac et en attendant son tour on croise : une mariée meringue à la traîne trop longue, trop vaporeuse, trop crème fouettée. Une autre à la jupe trop rouge, trop coiffée trop maquillée, un prince charmant au catogan démodé, costume sombre et chaussures claires et neuves et garanties mal au pied en fin de journée. Décorum de circonstance, musique de circonstance. Ors de la République idem.
Cette mariée-là n’est pas recouverte de crème fouettée, pas de coiffure spécial mariage. Mariée ordinaire pour journée peu ordinaire. Elle se prête au jeu des photos de bonne grâce. Un sac posé suffisamment loin sur le bord de l’escalier histoire d’être à peu près sûr qu’il se trouve hors champ. Clic ! Les jambes de la mariée.
dimanche 16 décembre 2007
Chevaux échappés (rue Beauvau, Marseille, 01 novembre 2007)

C’est une belle journée d’automne à Marseille. Soleil chaud. Étonnamment chaud. Là, sur le trottoir de la rue Beauvau, à deux pas de l’opéra, des autocollants apposés au sol. Une multitude de chevaux disposés en spirale. D’autres chevaux comme échappés de la spirale plus loin sur le trottoir. Je ne les ai pas comptés. J’imagine celui qui a fait ça. Qui a choisi ce trottoir-ci plutôt que celui-là ; qui a commencé à coller, un par un, cheval après cheval, réussissant à force de patience et de concentration à donner un rythme à cette installation éphémère. Les gens passent, marchent sur cette chevauchée. Chaque pas contribuera à la faire disparaître peu à peu. Les gens passent, ne voient pas. Ne s’étonnent pas. Je m’arrête pour prendre la photo. Alors les gens qui passent s’intéressent et regardent. Les gens s’étonnent.
Comment ai-je réglé mon appareil ? Je ne sais pas, mais la photo sortira toute bleue. Obligée de la passer en « faux » noir et blanc pour que cela ressemble à quelque chose.
« Chevaux échappés » est la traduction française du titre d’un roman de Yukio Mishima. Rien à voir mais j’y pense en prenant la photo. Ai-je lu ce livre ? Je ne sais plus.
mardi 27 novembre 2007
Comprend qui peut (rue Clavel, Paris 19e, 12 novembre)

C’est une inscription au sol ; Signalétique urbaine qui, dans sa forme d’origine, tendait à informer l’automobiliste aux velléités de stationnement, qu’il devrait payer son tribut pour se poser là : Payant.
Mais cette inscription-là, soit que la place fut devenue par une décision quelconque gratuite, soit que quelque accident subi par la voierie eut obligé à y apposer un pansement de goudron, a été partiellement recouverte.
Le boulot n’a pas été fait jusqu’au bout puisque de ce « payant » reste le PA. Le YANT (on peut prononcer « ian » à l’occasion) a disparu de la rue Clavel. Le PA lui est resté, n’évoquant rien ou évoquant à quelques passants autre chose. Mais qu’est-ce que ça peut bien être PA ? Qui ça peut bien être ? Comprend qui peut. Quelques feuilles harmonieusement disposées par un automne esthète viennent compléter le tableau.
lundi 5 novembre 2007
Parterres d’Arles II (Arles, 30 octobre 2007)

Parce que j'ai hésité entre celle-ci et celle-là. Parce que c'est le lendemain que cette photo fut prise. Parce que quelqu'un par ici a osé réclamer une photo par jour et que, juste pour une fois, je veux bien accéder à sa demande. Pour tout ça, voici un deuxième parterre d'Arles. C'est rouge, c'est classique ou Renaissance.
dimanche 4 novembre 2007
Parterres d’Arles I (Arles, 29 octobre 2007)

Par terre à Arles, des écritures. Signalétiques, plaques qui informent que l’éclairage du bâtiment là, en face de vous, a été réalisé avec le soutient du Rotary club, merci le Rotary club. Médaillons de cuivre discrets mais bien présents portant simplement les armes de la ville. Flèches peintes pour un marathon passé. Flèches et silhouettes pour un "quoi ?" à venir ou passé, on ne sait pas ; pas très clair.
Rarement vu, pour ne pas dire jamais, une ville aussi écrite au sol. Signalétique associative ou municipale, commémoration, spontanéité parfois comme pour ces citrons géants peints sur le bitume autour du théâtre antique.
Les plus remarquables de ces marques au sol sont des rectangles blancs contenant une flèche de couleur qui indique la direction à suivre pour rejoindre un des innombrables lieux ou monuments du patrimoine arlésien. Chaque époque de l’histoire a sa couleur. Bleue l’antique, verte la médiévale, rouge la Renaissance. Ici donc la médiévale. On ne lit plus tout à fait le mot « médiévale », un chewing-gum s’étant chargé de rendre l’inscription quelque peu byzantine. Grand soleil encore et toujours sur Arles.
lundi 8 octobre 2007
Jardin d’Arles (en/à Arles, 6 octobre 2007)

C’est Arles une fin de matinée en octobre. C’est Arles et il fait beau. C’est à Arles, c’est « en » Arles si l’on veut recourir à un provençalisme contesté par les linguistes. « En » Arles sonne mieux à l’oreille, est plus doux à prononcer. « A » Arles serait pourtant plus correct. On parle aussi de l’Arles. Les Japonais diront « Aruru » en ayant soin de rouler les « r » sans les graisser pour autant.
C’est quelque part dans Arles, une fin de matinée qui s’allonge et se prolonge doucement sur le début de l’après-midi. Des ombres. Des ombres doucement dans un jardin de l’Arles. Un jardin en Arles. À gauche, mon amie Martine fume une cigarette. Je m’autoportraitise à Arles à droite.
jeudi 27 septembre 2007
Réminiscence (rue de la Bidassoa, Paris 20e, 5 septembre 2007)

On trouve parfois dans les rues des choses qui nous rappellent vaguement des trucs. Ça se passe rue de la Bidassoa, le 5 septembre 2007. Ça sent la cave vidée de quelques objets qu’on gardait jusque là sans raisons précises ou en tout cas sans vraies bonnes raisons. Un tuyau d’évacuation des eaux de pluie qui, même avec la meilleure volonté du monde, ne pouvait plus être utilisé à quoi que ce soit. Un vieux pot de peinture qui a peut-être fait office d’instrument à percussion dans une manif anti-CPE avant d’être recyclé en poubelle de jardin puis finalement abandonné à la rue.
Comme ça, telle une réminiscence, réapparaissant tout à coup du fond d’une cave où on l’avait remisé, ce « non au CPE » au point d’exclamation rageur, nous rappelle qu’on ne se souvient plus. Ni de quand c’était. Ni de comment ça s’est terminé exactement. Qui était premier ministre ? Combien de temps cela a duré la crise du CPE ? Rien.
mercredi 19 septembre 2007
Yannick étourdi (rue Delaître, Paris 20e, 12 septembre)

C’est une tradition. Au début de l’année civile, on envoie des cartes de vœux ; à Pâques, on offre des poules ou des lapins en chocolat et en septembre, on distribue des photos d’identité. Une pour l’inscription au club de gym, une pour les cours du soir, une pour le dossier scolaire certainement dans le cas de Yannick. Parce que j’ai envie qu’il s’appelle Yannick, celui qui ce matin-là a laissé tomber sa photo d’identité sur le trottoir de la rue Delaître. D’après la photo, il doit avoir dans les treize ans. Peut-être quatorze. Il y a la coupe de cheveux, un peu classique, un peu démodée. Il y a le regard doux de vrai gentil, il y a une impression générale qui fait que j’ai envie de l’appeler Yannick.
Ce matin, il avait enfin pensé à l’apporter, cette photo d’identité qu’on lui demandait depuis la rentrée. Et puis est-ce sa faute ? Elle est tombée du sac. Ça devait être au moment où il remettait son passe Navigo dans la poche. Oui, c’est ça, ça doit être ça parce qu’il est sûr, vraiment sûr de l’avoir mise dans son sac ce matin avant de partir. Il a même vérifié deux fois. Il cherche, il cherche encore dans tous les recoins de son sac à dos, il serait presque tenté d’en vider tout le contenu sur la table pour la trouver, cette maudite photo d’identité mais le professeur principal est en face de lui et c’est gênant quand même. C’est pas qu’il ait des trucs à cacher mais quand même c’est son sac, ça ne regarde que lui ce qu’il y a dedans, il n’a pas envie que le prof voit parce que… parce que c’est gênant, c’est intime. Voilà c’est ça le mot qu’il cherchait, c’est intime. Rien à faire, la photo n’y est pas. Le prof soupire. « Yannick a ENCORE oublié d’apporter sa photo ». Comme si c’était une fatalité, comme si, de toute façon, personne n’y croyait à ce que Yannick pense à apporter sa photo, maudite photo. Il continue à chercher Yannick, désespérément, un peu fébrile. Ah ! s’il pouvait la trouver juste pour stopper ça. Ça. Cet événement, cette chose pour laquelle il ne trouve pas de mot mais qui
l’obsédera toute la journée. Et le soir encore il y pensera, allant même jusqu’à douter de l’avoir mise dans son sac, cette photo. Pourtant il est sûr ! Et il a raison d’être sûr.
Mais Yannick est étourdi, Yannick est un rêveur, Yannick n’a pas les pieds sur terre. Voilà ce qu’on dit de lui. Voilà ce qu’il finit lui-même par penser. Alors que non. Ça arrive à tout le monde de perdre une photo. Ça arrive, ça arrive. Alors que non. Des fois il lui arrive ce qui arrive à tout le monde. Oublier, perdre, ne pas penser à. Mais chez lui, cela devient un acte coupable. Ça le poursuivra longtemps. Dans son dossier scolaire, dans le regard des gens. « Yannick est étourdi », « Yannick est un mutirécidiviste de l’oubli de photo d’identité ». C’est grave, très grave. Ça explique plein de trucs. Mais non Yannick, c’est pas grave. Rien n’est grave.
